Edward Enninful, « king of Vogue »

Il se définit comme noir, gay, pas mince, et, pourtant, c’est le darling de la mode. Depuis un an, le rédacteur en chef du Vogue britannique le modernise. Portrait.

Un défilé haute couture où la beauté des mannequins noirs tenait le premier rôle, silhouettes au port hiératique avançant dans les robes aux volumes et couleurs extraordinaires de Valentino. Il y a la nouvelle garde des Adut Akech, Grace Bol, Shanelle Nyasiase, les grandes soeurs, Alek Wek, Liya Kebede et bien sûr, Naomi Campbell, qui clôturait en pleurs ce touchant tableau de famille. Edward Enninful en est tout chamboulé. Le rédacteur en chef du Vogue UK, « BFF«  de Naomi, poste aussitôt sur Instagram une vidéo du show accompagnée d’un commentaire : « Sûrement le défilé le plus émouvant que j’aie vu. Je suis certain que ma défunte mère aurait adoré. » 

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On est bien loin de la collection d’inspiration africaine qu’avait présentée la maison romaine en 2015 et dont le casting très blanc avait provoqué un torrent de critiques sur les réseaux sociaux, pressant l’industrie de la mode à réagir à ce manque de diversité criant. Alors, oui, Edward Enninful peut être ému, et fier. Si le message a été entendu, ce qui est clairement le cas aujourd’hui, c’est aussi en partie grâce à lui. 

Naomi Campbell, grande amie d'Edward Enninful en couverture du spécial mode du printemps 2019.

Naomi Campbell, grande amie d’Edward Enninful en couverture du spécial mode du printemps 2019.

SDP

Vogue anglais à l’ère de la diversité

Car depuis qu’il a repris les rênes de Vogue UK en août 2017, succédant à Alexandra Shulman, le styliste britannique d’origine ghanéenne en a cassé les codes trop élitistes pour défendre une vision plus inclusive de la mode, qu’il s’agisse de couleur de peau, de ­religion, de corps, d’orientation sexuelle ou de ­milieu social. Avec un naturel et une exigence ­artistique qui forcent l’admiration. On se souvient du spécial mode de septembre 2018, avec Rihanna en couverture – première femme noire à faire la cover du plus important numéro de l’année -, photographiée par Nick Knight, bouche laquée, sourcils tracés au crayon, le visage auréolé de fleurs multicolores. 

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Et du premier numéro, qui clamait « Great Britain«  sous le portrait d’Adwoa Aboah, mannequin et activiste ­métisse, turban sur la tête et paupières turquoise. « Edward Enninful possède une vision totalement ­innée de ce que la mode devrait être. Il la vit avec son coeur, sans volonté de plaire ou d’obéir à un ­statement », ­explique Christian Louboutin. 

La célébration de toutes les beautés selon Vogue UK.

La célébration de toutes les beautés selon Vogue UK.

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Le retour du glamour

Restaurer la grandeur et le glamour de Vogue en l’ouvrant sur le monde actuel, tel est le pari qu’­Enninful est en train de gagner depuis dix-huit mois. Cela ­enthousiasme le monde de la mode, et bien au-­delà, faisant du styliste de 47 ans l’une des personnalités les plus influentes du moment. Au point qu’on chuchote qu’il pourrait remplacer son homologue américain, Anna Wintour, 69 ans, dont les rumeurs de départ ne cessent de bruisser. Celle-là même qui le réprimandait sèchement dans le documentaire The September Issue (2009), à l’époque où il travaillait pour le magazine. « Où est le glamour ? », lui demandait-elle. « Ici, c’est Vogue, OK ? Alors, élevez tout ça, s’il vous plaît ! » 

Edward Enninful, lui, s’est toujours plu à révéler la beauté dans le monde tel qu’il est. Dans une cabine téléphonique, une clinique de chirurgie esthétique (une série mémorable avec son complice, le photographe Steven Meisel), dans le casting de l’émission RuPaul’s Drag Race, invité à poser quand il était le rédacteur en chef de W Magazine… « Sa manière de travailler est spectaculaire, c’est quelqu’un qui fait beaucoup de recherches, même au-delà de la mode, mais il y a toujours dans ses histoires une conjonction avec l’époque, une sorte d’état d’esprit du monde », témoigne son ami le styliste sénégalo-ivoirien Jenke Ahmed Tailly. 

Edward Enninful, qui a travaillé pour le Vogue américain, avec la rédactrice en chef du titre, Anna Wintour, à New York en 2007.

Edward Enninful, qui a travaillé pour le Vogue américain, avec la rédactrice en chef du titre, Anna Wintour, à New York en 2007.

Patrick McMullan via Getty Image

La rue comme tremplin

C’est d’ailleurs dans la rue – ou plutôt le métro londonien – que sa carrière a commencé. A l’époque, Edward Enninful a 16 ans. Avec ses cinq frères et soeurs, il vit dans le quartier populaire de Ladbroke Grove, où ses parents, émigrés du Ghana, se sont installés quand il était enfant. Son père est militaire. Il lui doit, dit-il, son goût pour l’ordre, et sans doute aussi son penchant pour les uniformes – le sien se compose d’un costume noir (le plus souvent griffé Prada), d’une chemise blanche ou bleu layette. 

Sa mère est couturière : avec elle, il apprend à construire des vêtements, à customiser les pièces qu’il chine aux puces, quand son chemin croise celui du styliste­ ­Simon Foxton qui l’encourage à devenir mannequin. Il deviendra par la suite son assistant à i-D, qui l’embauche comme fashion editor, à seulement 18 ans. Ses parents le rêvaient avocat, lui s’épanouit dans ce magazine qui, en plein mouvement grunge, se veut le reflet d’une créativité et d’une énergie brute venue de la rue. Il y restera vingt ans.  

Une carrière sans fautes

Devenu contributeur au Vogue Italie au tournant des années 2000, Enninful affûte son propre style et sa vision au contact de celui, plus international, de sa très charismatique rédactrice en chef, Franca ­Sozzani, et du photographe Steven Meisel, avec lesquels il va signer en 2008 l’un des numéros les plus marquants de sa carrière : la « Black issue« . Un numéro dans lequel ne figurent que des mannequins noirs. En soixante-douze heures, c’est la rupture de stock, Condé Nast doit réimprimer 40 000 exemplaires supplémentaires. Le succès l’amène de l’autre côté de l’Atlantique, au Vogue US, auprès d’Anna ­Wintour et de Grace Coddington. Puis au W Magazine, dont il devient le fashion editor de 2011 à 2017, ­retrouvant son impertinence avec ses portraits de Kate Moss en nonne ou de Nicki Minaj en courtisane du XVIIIe siècle. « Je ne peux pas juste mettre des vêtements dans une image, j’ai besoin de créer des personnages. La mode est comme un jeu d’enfant », ­répète Edward Enninful à l’envi. 

Ses amis proches, Mario Testino, Naomi Campbell, Kate Moss, à Londres en 2014.

Ses amis proches, Mario Testino, Naomi Campbell, Kate Moss, à Londres en 2014.

Getty Images/AFP

Sa bande people

Mannequins, célébrités, créateurs… tout le monde se bouscule pour faire partie de ses histoires pleines de fantaisie aux budgets colossaux qui fédèrent les meilleurs photographes, coiffeurs, maquilleurs du milieu. « Il sait séduire les tops comme les stars – Rihanna, Katy Perry, Barbra Streisand… – car il est drôle, charmant, et parce qu’il a beaucoup d’empathie pour les femmes : il ne les juge pas, n’est pas obsédé par la jeunesse ou la perfection physique », analyse le directeur ­créatif d’AnOther Magazine, Marc Ascoli, invité du journal en 2017. Avec lui, elles se sentent empowered. « Edward sait voir à l’intérieur des gens et capturer leur essence à travers une image », témoigne le top Adwoa Aboah. 

Avec Rihanna en 2014, Londres.

Avec Rihanna en 2014, Londres.

Getty Images

Une nomination manifeste

Un CV en or assorti d’un carnet d’adresses et d’un compte Instagram de rêve (900 000 followers), une vision du marché à 360 degrés, la plus haute distinction, celle de chevalier de l’ordre de l’Empire britannique, reçue des mains de la reine Elisabeth en 2016 pour services rendus en faveur de la diversité dans la mode. Jonathan Newhouse, patron des éditions Condé Nast, qui connaît Enninful depuis des ­années, n’a pas hésité et a nommé le talentueux styliste « homme, noir et gay », comme il se définit lui-même, à la tête d’une institution plus que centenaire. 

Et la nouvelle a eu l’effet d’une bombe. « Cela faisait un moment qu’on murmurait qu’il devait ­atterrir dans un grand titre, se souvient l’attaché de presse Lucien Pagès. Sa nomination ressemblait à une élection présidentielle, tout le monde ne parlait que de ça. C’était un choix très judicieux de lui donner les clefs de la maison. Le Vogue UK d’Alexandra ­Shulman était très posh, ­Edward ­Enninful lui a ouvert les portes sur la ­société, tout en restaurant une mode très inspirationnelle. » Résultat : une augmentation des ventes de 1,1% en douze mois, un bon ­début dans le contexte actuel. 

Rédaction multiculturelle

Homme d’amitiés, Edward Enninful y est venu avec sa bande : Naomi Campbell, star du numéro de mars, Kate Moss, le réalisateur Steve McQueen ou la ­maquilleuse Pat McGrath font partie des contributeurs de cette édition so british. Il peut aussi compter sur une équipe de choc de 40 personnes capables de représenter tout le spectre de la société anglaise. De la très chic Venetia Scott à la jeune Julia Sarr-Jamois, cible des photographes de street style en passant par Vanessa Kingori, directrice de la publication, d’origine caribéenne. Une équipe métissée et ultra-pro, dont on loue l’efficacité. A son image. « Quand on regarde un défilé à son côté, on est ­impressionné par sa capacité à transformer instantanément la collection en matière éditoriale. C’est quelqu’un de très précis, qui sait communiquer son enthousiasme, poursuit Marc Ascoli. Rien en lui du rédacteur en chef blasé, on sent qu’il vit son rêve d’enfant, mais sans rester dans sa tour d’ivoire car c’est un homme de terrain. »  

Fou de son chien Ru

Si ses apparitions aux bras de Madonna, de Rihanna ou de Marc Jacobs sont copieusement ­relayées, l’homme reste discret sur sa vie privée, plutôt calme et saine – il ne supporte pas l’alcool -, malgré son rythme de travail effréné. On sait seulement qu’il habite dans l’ouest de Londres avec son compagnon depuis quinze ans, le réalisateur américain Alec Maxwell et son Boston terrier Ru (un hommage à la drag-queen RuPaul). On le dit également très proche de sa famille, notamment de sa soeur Akuna, qui ­dirige son agence de talents Maxim Fashion Agency. Drôle, charmant, doux… Ces adjectifs reviennent souvent dans la bouche de ceux qui le côtoient, sans faire oublier la détermination qui l’anime. Ni sa capacité à se défendre dans un ­milieu qu’il aime mais sur lequel il ne se fait pas d’illusions. Un jour, se voyant relégué au second rang d’un défilé alors que ses pairs blancs étaient tous assis au premier, il n’avait pas ­hésité à mentionner l’incident dans un tweet. 

Ru Enninful sur son propre compte Instagram. instagram.com/ruenninful/?hl=fr

Ru Enninful sur son propre compte Instagram. instagram.com/ruenninful/?hl=fr

Instagram

Le futur Anna Wintour ?

Edward Enninful est-il soluble dans la question très actuelle de la ­diversité ? « C’est perçu de cette façon aujourd’hui, mais il a toujours travaillé avec sa tribu, constituée de gens qu’il aime, sans distinction de genre ou de couleur de peau, tempère Christian Louboutin. Il a juste saisi qu’en tant que rédacteur en chef, il était primordial de respecter toutes les nuances qu’implique la diversité. » Et montré, par l’exemple, qu’il est possible de réussir grâce à la seule force de son talent. Un message d’espoir qui fait rêver la jeunesse qui le suit sur les réseaux sociaux et lui fait dédicacer ses numéros de Vogue

Alors, Anna n’a qu’à bien se tenir ? Pour beaucoup, le scénario se tient. « Edward a travaillé à i-D et à Vogue, il est ­aussi bien connecté aux stars d’Hollywood qu’à la diaspora africaine, connaît aussi le marché américain dont il a intégré le rêve du « tout est possible », conclut Jenke Ahmed Tailly. Il pourrait avoir le pouvoir d’une Anna Wintour mais avec une approche plus accessible des gens. » Son seul regret connu : ne pas avoir eu Meghan Markle en couverture. Sera-t-elle le prochain joyau de la couronne Enninful ? 

Edward superstar ? Lors de la signature d'exemplaires en édition limitée du premier Vogue UK by Enninful, novembre  2017.

Edward superstar ? Lors de la signature d’exemplaires en édition limitée du premier Vogue UK by Enninful, novembre 2017.

Dave Benett/Getty Images


Source : Voir

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