Santé : l’invasion des psychotropes

Homo drogus : Nos enfants sont-ils soignés ou drogués ?

Un cri de révolte

« Ceci est un cri de révolte. Nous sommes à notre sens en train de fabriquer, en silence, une véritable catastrophe. Il est plus que temps de démonter les vérités que l’on nous sert, de se réveiller et de prendre conscience de ce que nous sommes en train de faire à nos enfants. » C’est dans ces termes que le Docteur en psychiatrie Roland Gori et la journaliste Hélène Fresnel nous interpellent dans leur ouvrage écrit à deux mains « Homo Drogus » sur les dangers du « sur-diagnosticage » des psychostimulants à nos enfants.

Le succès inquiétant de la Ritaline et autres psychotropes

Plus agité que la moyenne, incapable de se concentrer trop longtemps et l’enfant est immédiatement suspecté d’être atteint du trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDA /H). Une nouvelle maladie du siècle bien réelle mais dont l’appréhension pour le Dr Roger Gori et Hélène Fresnel est erronée. Au regard des défilés d’attente dans les cabinets médicaux et des explosions de vente suivis d’une rupture des stocks de la Ritaline en 2018 (médicament prescrit à l’âge de 6 ans aux enfants diagnostiqués hyperactifs), on peut partager les inquiétudes des auteurs. Car les chiffres ne s’arrêtent pas là.

Une jeunesse accros

Près de 25 % des jeunes ont déjà pris au moins un psychotrope à l’âge de 17 ans selon l’Observateur français des drogues et toxicomanies. En 2014, ce sont 40 000 mineurs de 6 à 17 ans qui étaient sous traitement avec psychotropes. Tout indique que ce nombre est voué à augmenter. Les études passées et entrant dans la vie active, 20 à 25 % des jeunes diplômés prendraient des psychostimulants et des anxiolytiques pour faire face à la tension au travail. Comment expliquer cet engouement de la jeunesse pour ces petits cachets miracles ?

La conséquence d’une jeunesse malheureuse ?

Les jeunes Français ne semblent guère très heureux. D’après les études sur le bien-être et la santé mentale de la jeunesse française depuis le début les années 2000, 37 % des 15-25 ans se déclarent très souvent stressés et 40 % des 5-12 ans pensent à la mort tellement ils sont « anxieux et malheureux. » Ce stress trouve son origine dans un système scolaire compétitif et dans l’esprit anxiogène de l’époque qui ne les épargnent pas. De fait, les psychotropes offrent un soutien bienvenu.

A chaque problème son petit cachet

Une fois mis le pied à l’étrier, les jeunes passeraient d’un psychotrope à l’autre en fonction de leur problème : « Qui dit fatigue dit amphétamine ; qui dit angoisse dit anxiolytique ; qui dit insomnie dit hypnotique. Anxiété, endormissement, difficile, agitation, tristesse ? On se détend, oublie tout, on se relaxe avec les myorelaxants ! » A chaque problème son petit cachet, d’autant plus que le marché offre un large choix de 28 produits des 7 grandes catégories de psychotropes.

Nos meilleurs faux-amis, les psychotropes

En France, les médicaments sont composés à partir de 200 molécules dont une partie est une version de drogues interdites par la loi : feuilles de coca, opium, cannabis. Les autres molécules sont produites par synthèse chimique à partir des recherches de l’industrie pharmaceutique. On distingue :

  • Les anxiolytiques pour traiter l’angoisse, les symptômes de l’anxiété comme l’insomnie, la tension musculaire. Ceux qui appartiennent à la famille des benzodiazépines entrainent rapidement une dépendance physique.
  • Les somnifères ou hypnotiques qui peuvent diminuer la vigilance.
  • Les antidépresseurs prescrits pour la dépression mais aussi pour toutes sortes de troubles (anxiété, tristesse) et régulent l’humeur.
  • Les antidouleurs à base d’opiacés qui ont provoqué une vague de décès sans précédent par overdose aux USA en 2017.
  • Les régulateurs d’humeur (le lithium) pour les troubles bipolaires.
  • Les neuroleptiques, antipsychotiques et antiépileptiques, surtout indiqués pour les psychoses notamment la schizophrénie, mais de plus en plus prescrits pour les dépressions et les états anxieux généralisés.
  • Les psychostimulants dans lesquels on trouve par exemple le méthylphénidate qui compose notamment la Ritaline.

Si les produits mis sur le marché sont aussi nombreux et variés, c’est parce qu’ils répondent à différentes maladies et troubles mentaux. Et fait curieux, de nouveaux troubles sont apparus au cours de ces 60 dernières années.

Entre 1952 et 2013, 340 nouveaux troubles mentaux sont apparus

Le « Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders » (DSM) est l’ouvrage publié par l’Association de psychiatrie américaine, considéré comme une référence mondiale dans le milieu. Leur travail consistant à répertorier les différents troubles mentaux. Or, il s’avère qu’à chaque nouvelle édition viennent s’ajouter des nouveaux troubles, si bien que l’on est passé de 60 maladies à la première édition à plus de 400 troubles dans le DSM. Mais comment expliquer l’apparition de ces nouveaux troubles mentaux ?

Jeux de mots et changement de perspective

Au fil des éditions, les maladies ont été réorganisées dans leur appellation pour en laisser apparaître de nouvelles. Ainsi, dans les années 1980, est mis en place une classification souple en deux catégories :

  • « les dys »
  • et les « troubles »

Les « dys » étant les dyslexiques, les dysorthographiques, les dyscalculiques, les dyspraxiques, les dysphoriques, les dysthymiques, etc. Les « dys » ont remplacé les maladies, et les troubles les symptômes.

Dès lors, le moindre trouble comportemental est traité comme une maladie et de facto médicalisé. Alors que son origine est souvent psycho-émotionnelle, et que la chimie ne peut rien pour cela.

La chimie ne peut soigner le mal-être

Prendre vraiment soin, c’est se soucier de l’autre. Lui témoigner de la sollicitude et de l’empathie. C’est d’abord de l’écoute et de l’observation, et non poser son diagnostic en 20 min en rendant une ordonnance chimique.

C’est aussi là que le bât blesse, car il est difficile de témoigner de l’empathie quand l’ensemble du système médical, et plus largement social, va exactement dans le sens inverse de l’humain.

Le cœur du problème : une approche médical déshumanisé

Pour Roland Gori et Hélène Fresnet, cette approche médicale standardisée de tous nous révèle une haine de soi. « Nous sommes dans la haine de l’inconscient, la haine de l’infantile, la haine de ce qui nous fait perdre le contrôle. Or, une telle haine n’est rien d’autre que la haine de soi. Comment faire en sorte de ne pas nous instrumentaliser nous-mêmes quand la vulnérabilité, le sentiment, la fraternité, la solidarité sont sans cesse relégués à l’arrière-plan ? Nos enfants ne se sentent plus autorisés à être fragiles et incomplets. Non, ils fuient leur besoin des autres en se réfugiant dans la grande maladie de l’époque : l’addiction. « 

De l’urgence de retrouver du bon sens

Qui ne s’est jamais ennuyé en classe ? Qui n’aurait pas voulu, enfant, davantage courir, faire les pitres avec ses copains, monter aux arbres plutôt que de rester assis 3h sur une chaise en tâchant de comprendre des notions dont l’utilité n’est pas évidente ? Il est normal que les enfants veuillent se défouler, ce sont des boules d’énergie. Il est certainement plus facile de remettre en cause le comportement des enfants plutôt que tout un système éducatif.

N’oublions jamais de relire de temps à autre Alexis de Tocqueville, un visionnaire des travers possibles de la civilisation occidentale :

en effet, difficile de concevoir comment des hommes qui ont entièrement renoncé à l’habitude de se diriger eux-mêmes pourraient réussir à bien choisir ceux qui doivent les conduire ; et l’on ne fera point croire qu’un gouvernement libéral, énergétique et sage, ne puisse jamais sortir des suffrages d’un peuple de serviteurs.

Il est plus qu’urgent de retrouver du bon sens, et de se rappeler ce qu’implique soigner…

Source : Roland Gori & Hélène Fresnel, « Homo Drogus », éditions Harper Collins, 2019


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